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Ordre/désordre : gérer la « pollution symbolique »
Valérie GUILLARD

Ranger son bureau, classer ses livres dans sa bibliothèque, ordonner des objets dans une pièce… Quelle signification revêtent ces gestes banals ? S’appuyant sur les travaux de l’anthropologue britannique Mary Douglas, les trois chercheurs observent que les rapports à l’ordre et au désordre sont culturellement symboliques dans une société. La « pollution symbolique » est ce que l’on perçoit comme un désordre... parfois créatif ou nécessaire pour s’adapter à des situations imprévues.

Selon Mary Douglas, nos gestes quotidiens de rangement s’inscrivent dans un système de classification symbolique propre à notre culture qui veut ordonner un monde visible. Ce qu’elle appelle « pollution symbolique », dans une société donnée, est tout ce qui menace ces classifications et fait que les objets ne sont pas « à leur place ».

Dimension macrosociale… et microsociale

Si Mary Douglas met l’accent sur la dimension macrosociale, les trois chercheurs visent plutôt, par leur méthode d’enquête d’anthropologie visuelle, à analyser les différentes formes de la pollution symbolique au niveau microsocial. Ils ont réalisé leur étude en observant les pratiques quotidiennes de rangement de 25 personnes, d’âge et de catégories sociales variées, à partir de photos de lieux que ces personnes considèrent comme rangés et dérangés..

« En premier lieu, explique Valérie Guillard, l’étude montre que la plupart des classifications domestiques – contrairement à celles définies au niveau d’une société – ne sont pas organisées en catégories strictement hiérarchiques et délimitées une fois pour toutes. Les consommateurs assouplissent leurs classifications pour éviter leur transgression qui induirait une pollution symbolique, c’est-à-dire une source de stress.»

L’enquête montre également que, dans certains cas, les personnes pratiquent des transgressions pour intégrer les nouvelles contraintes de leur environnement. Les objets « non à leur place » ne provoquent alors pas de pollution symbolique. Un espace de travail apparemment en désordre est parfois vécu, pour certains, comme un facteur favorable à la créativité.

Cette recherche indique que, au-delà de la matérialité des biens, l’important est la façon dont les personnes s’organisent pour créer un environnement symboliquement non pollué, c’est-à-dire qu’ils considèrent comme tel selon leurs critères.

« Comprendre ces pratiques quotidiennes, soutient Valérie Guillard, aide à mieux comprendre pourquoi et comment les individus adaptent les règles culturelles à leur propre quotidien, comment le fait de gérer une accumulation d’objets dont la présence n’est pas apparemment utile les rassure. »

L’image idéale de « la maison »

La notion d’ordre/désordre évolue, non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps. Au XIXe siècle, période d’industrialisation et d’urbanisation du monde occidental, est apparue une nouvelle norme sociale de propreté et d’ordre qui s’est imposée dans les domaines public et privé, avec des variantes selon les milieux socio-culturels. L’ordre est central pour « tenir une maison ».

Aujourd’hui, les journaux de décoration, les émissions de télévision, les vitrines de magasins et même les sites Web véhiculent une image idéale de « la maison », du « home sweet home », avec une nouvelle image normative de l’ordre qui doit créer un sentiment de bien-être, le désordre ou « bazar » étant source de stress et d’inefficacité.

Une logique de classification différenciée

Le désordre pollue la classification culturelle selon laquelle les choses doivent être à une place déterminée. Mais, à un niveau microsocial, la logique de classification diffère souvent d’une personne à une autre, certaines percevant une « pollution », d’autres non.

Les personnes interrogées par les chercheurs utilisent de nombreuses règles de classification pour ranger leur domicile : la nature, la taille, la couleur, l’usage, la forme… ou l’utilisateur de l’objet. Ils donnent la priorité à la fonctionnalité (trouver l’objet facilement, minimiser le temps passé au rangement, rendre les produits dangereux inaccessibles aux enfants...), à l’esthétique (harmonie du rangement…) ou à la combinaison des deux.

« Mais,
notent les trois chercheurs, la difficulté provient du fait que certains ne comprennent pas les règles des autres et voient la pollution là où les autres ne la voient pas. Ce qui fait écho à l’idée de Mary Douglas selon laquelle la pollution réside dans “l’œil de l’observateur” ».

De plus, les systèmes de classification domestiques – ou personnels, dans le cadre d’une entreprise – ne sont pas forcément bien organisés car ils résultent souvent d’une accumulation de règles qui s’empilent les unes sur les autres. Ces logiques multiples, qui ne sont pas nécessairement cohérentes, créent des systèmes de classification complexes et pas toujours logiques au niveau global, celui d’une société ou d’une entreprise.

Des pistes de recherches futures

Comprendre les pratiques quotidiennes aide à comprendre comment les consommateurs ou les personnes au travail adaptent les règles culturelles à leurs contraintes et opportunités de tous les jours.

De nouvelles recherches pourraient être menées sur ce sujet en prenant comme unité d’analyse l’entreprise afin de comprendre comment chacun de ses membres négocie la place des choses sur un espace de travail,  comment chacun peut tolérer un ordre qui n’est pas le sien pour les affaires des autres, comment apprendre le rangement à de nouveaux collègues… et comment, au sein d’une entreprise, transmettre la conscience du risque éventuel lié à un désordre.

Un autre sujet d’étude pourrait être l’analyse d’un évènement tel qu’un déménagement qui crée une « rupture » et impose le développement d’une nouvelle classification avec la prise en compte des risques liés à de nouveaux désordres.

Enfin l’observation de l’environnement numérique des personnes – plus inquiétant encore que l’environnement physique, selon deux des personnes interviewées – et le risque de transgression de ses règles, notamment de sécurité, pourraient fournir un sujet de recherche particulièrement d’actualité.

APPLICATIONS
Comprendre et régler les conflits liés à l’usage de l’espace au domicile ou au bureau, en physique (espace de co-working, bureau partagé) ou en virtuel (plate-forme de travail virtuelle partagée).

D’après l’article « Home Sweet Messy Home: Managing Symbolic Pollution »
Publié dans Journal of Consumer Research en 2014.

Valérie Guillard, Maître de conférences HDR en marketing à l’Université Paris-Dauphine, membre de DRM-ERMES, spécialiste de la psychologie et des pratiques du consommateur, est co-auteur de cette recherche sur l’ordre et sa transgression, avec Delphine Dion, professeur associé à l’ESSEC, et Ouidade Sabri, professeur de marketing à l’Université Paris-Est. Valérie Guillard coordonne deux contrats de recherche financés par l’ADEME sur les objets de seconde main et le gaspillage. Elle a reçu un prix pour sa thèse sur les consommateurs qui gardent « tout », donnant lieu à la publication du livre « Garder à tout prix, une tendance très tendance » (Vuibert, 2013). Elle a également dirigé un ouvrage collectif sur l’accumulation d’objets, intitulé « Boulimie d’objets, l’être et l’avoir dans nos sociétés » (De Boeck Supérieur, 2014).

Bibliographie

  • Dion D., Sabri O., Guillard V., (2014), Home Sweet Messy Home : Managing Symbolic Pollution, Journal of Consumer Research, Volume 41. n° 3, pp. 565-589
  • Dion, Delphine (2007), The Contribution Made by Visual Anthropology to the Study of Consumption Behavior, Recherche et Applications en Marketing, 22 (1), 61–78.
  • Durkheim, Emile, et Marcel Mauss (1903), De quelques formes primitives de classification : contribution à l’étude des représentations collectives, Année Sociologique, 6, 1–72.
  • Sabri, Ouidade, Delphine Manceau, and Bernard Pras (2011), Le tabou, un concept peu exploré en marketing, Recherche et Applications en Marketing, 25 (1), 59–86.
  • Baudrillard, Jean (1968), Le système des objets, Paris, Gallimard. (1998), Société de consommation : ses mythes, ses structures, London, Sage.
  • Douglas, Mary (1967), Purity and Danger: An Analysis of the Concepts of Pollution and Taboo, London, Routledge & Kegan Paul.