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Lean management : moins de bénéfices qu’attendus !
Gregor BOUVILLE

Le lean management répond-il aux attentes de performance économique et sociale des entreprises ? « Pas si sûr », estiment Gregor Bouville et David Alis, co-auteurs de l’étude « The effects of lean organizational practices on employees’ attitudes and workers’ health: Evidence from France », publiée par The International Journal of Human Resources Management. Leur démonstration prend appui sur l’enquête Sumer 2003 auprès de 24 486 salariés en France surveillés par la médecine du travail. Pour deux items – santé au travail, intention de quitter son poste ou son travail – les résultats sont défavorables aux salariés des entreprises ayant déployé le « lean ». Explications.

Promu souvent en France comme un moyen, pour les entreprises, de retrouver de la compétitivité, le lean management est un système d'organisation industrielle déjà ancien, introduit dans les usines japonaises du groupe Toyota au début des années 1970. Il viserait à éliminer toutes les activités à non-valeur ajoutée dans le processus de production, d’où son appellation de lean comme «mince».

Au-delà des bénéfices économiques attendus, les deux enseignants-chercheurs ont pour objectif de mesurer les conséquences du lean sur le bien-être des salariés au travail. Ce mot valise de lean ne faisant pas consensus dans la littérature, Gregor Bouville, pour fixer le cadre de l’étude, le définit comme « un ensemble de techniques de gestion de production (5S, Andon...) et de pratiques organisationnelles qui se traduisent par cinq caractéristiques : 1. La forte standardisation des procédés de travail, caractéristique commune avec le taylorisme. 2. La délégation de responsabilités aux salariés pour enrichir leur travail. 3. La polyvalence. 4. La résolution de problèmes imprévus. 5. Le management de la qualité totale, issu de la démarche Toyota ». 

Plus d’absentéisme, de TMS… et de rebuts !

Au départ, Gregor Bouville commence par réaliser une étude qualitative dans le centre de maintenance d’une grande entreprise ferroviaire ayant déployé le lean (Bouville, 2013). Il analyse les conséquences économiques et sociales de ce déploiement à partir notamment de quatorze entretiens semi-directifs auprès d’agents, de la direction, des médecins du travail et des représentants du personnel et d’une immersion de quatre mois.

« Ce changement organisationnel, constate-t-il, a été suivi d’une forte augmentation des troubles musculo-squelettiques et du taux d’absentéisme. J’ai observé aussi une progression du taux de rebuts de pièces, qui peut s’expliquer par la parcellisation des tâches, engendrée par une standardisation poussée des procédés de travail. Peut-être aussi aurait-il fallu un peu plus de formation pour les préparer à faire face à des problèmes imprévus ?»

Ensuite, avec l’appui de David Alis, son ancien directeur de thèse, Gregor Bouville se lance dans une vaste étude quantitative « visant à tirer des résultats un peu plus généralisables, à partir de ce que j’ai observé sur le terrain ».

Un échantillon de 24 486 salariés en France

Pour mesurer l’effet simultané des pratiques opérationnelles du lean décrites plus haut, les chercheurs utilisent l’enquête de surveillance médicale des expositions aux risques professionnels (Sumer 2002-2003), conduite par la Dares (Département d’études et de statistiques du ministère du Travail). Forts de cette base de données de 24 486 salariés en France, ils étudient les conséquences sociales du lean en comparant l’état des 6,5% de salariés soumis au lean à l’ensemble de l’échantillon.

Pour deux items étudiés – intention de rester à son poste ou dans son travail, santé au travail –, les conséquences sociales des pratiques du lean apparaissent au désavantage du groupe qui suit cette démarche de management : 45% envisagent de quitter leur poste ou leur travail, contre 36% pour l’ensemble des salariés ; et 57% ont une santé au travail dégradée contre 45% pour l’ensemble du groupe. Le stress provoqué par les pratiques opérationnelles du lean en serait principalement la cause.

L’effet positif d’ISO 9001

« Cependant, nuancent les enseignants-chercheurs, la pratique du management de la qualité totale, considérée à elle seule et sous l’angle du déploiement de la norme de qualité ISO 9001, a un effet positif sur la santé au travail. Une découverte un peu inattendue par rapport à ce qu’on peut lire généralement dans la littérature sur la qualité totale ! Cet effet positif s’explique par le fait que le cahier des charges de cette norme indique justement que l’entreprise doit améliorer l’environnement de travail. Ce qui contribue indirectement à satisfaire l’objectif d’amélioration de la qualité des produits ou services. »

Performance économique versus performance sociale, le débat reste ouvert…

Applications
Une extension de l’étude de Grégor Bouville et David Alis sur les effets du lean management, à l’échelle de l’Europe, permettrait de faire ressortir les différences de déploiement d’un pays à l’autre et de comparer leurs « bilans respectifs », dans la continuité des travaux de Lorenz et Valeyre (2005). Elle pourrait s’appuyer sur la 6e enquête européenne sur les conditions de travail - 2015, réalisée par Eurofound en coopération avec Ipsos sur un échantillon de plus de 43 000 travailleurs dans 35 pays européens. Et aussi sur plusieurs études de cas qualitatives auprès d’entreprises européennes de l’industrie et des services.
Eurofound (Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail), basée à Dublin, fournit des informations et mène des recherches afin de contribuer à l'élaboration des politiques sociales et du travail. L'objectif final est d'aider à concevoir et à mettre en place de meilleures conditions de vie et de travail en Europe.

D’après l’article “The effects of lean organizational practices on employees’ attitudes and workers’ health: Evidence from France” publié dans  The International Journal of Human Resources Management en 2014

Gregor Bouville, Maître de conférences à l’Université Paris-Dauphine et membre de DRM- M&O, est spécialisé en gestion des ressources humaines, management de la santé et du bien-être au travail qui tiennent lieu de fil rouge à ses recherches. Avec David Alis, son directeur de thèse, professeur en gestion des ressources humaines à l‘Université Rennes 1, il analyse les « effets perturbateurs » du lean management sur la santé et le bien-être au travail qui obèrent les bénéfices économiques attendus. David Alis a participé à l’ouvrage collectif « Risques et souffrances au travail » (Dunod, 2010).

Bibliographie

  • Bouville, G., Alis, D. (2014). The effects of lean organizational practices on employees’ attitudes and workers’ health: Evidence from France, The International Journal of Human Resources Management, 25(21), 3016-3037
  • Bouville, G. (2013),Les effets de la lean production sur les TMS et les arrêts maladie : les résultats d’une étude de cas rétrospective dans une entreprise de maintenance ferroviaire, Travailler, 29, 183-202.
  • Krafcik, J. F. (1988), Triumph of the lean production system, Sloan Management Review, 30, 41-52.
  • Landsbergis, P.A., Cahill, J., & Schnall, P. (1999),The impact of lean production and related new systems of work organization on worker health, Journal of Occupational Health Psychology, 4(2), 208-230.
  • Liker, J. K. (2004), The Toyota Way: 14 management principles from the world's greatest manufacturer,New York: McGraw-Hill.
  • Lorenz, E., & Valeyre, A. (2005), Les formes d’organisation du travail dans les pays de l’Union Européenne, Travail et Emploi, 102, 91-105.
  • Macky, K., & Boxall, P. (2007),The relationship between ‘high-performance work practices’ (HPWS framework) and employee attitudes: An investigation of additive and interaction effects, International Journal of Human Resource Management, 18, 537-567.
  • Womack, J.P., Jones, D.T., & Roos, R D. (1990), The Machine that Changed the World, New York: Rawson Associates.