DRM

La puissance des « visuels » pour réussir une réunion stratégique
Lionel GARREAU

« Un bon croquis vaut mieux qu'un long discours. » Cet adage à encore de beaux jours devant lui. D'autant qu'on connaît mieux aujourd'hui l'efficacité de son « mécanisme » dans la conduite de réunions stratégiques grâce à l'étude qualitative pilotée par Lionel Garreau avec Philippe Mouricou, Professeur associé à l’ESSCA Ecole de Management (Angers), et Amaury Grimand, Professeur de management à l’IAE de Poitiers : « Drawing on the Map: An Exploration of Strategic Sensemaking/Giving Practices using Visual Representations », publiée dans le « British Journal of Management ».

Soumettre ses propres idées ou en faire émerger par les autres participants ? Quelle est la meilleure méthode ? « Plutôt un mix », constate Lionel Garreau après avoir travaillé aux côtés d’Immochan, la filiale immobilière du groupe Auchan qui cherchait à développer trois projets d’implantation de centres commerciaux.

L’utilisation de représentations visuelles est fréquente lors de réunions pilotées par un chef de projet. Celui-ci s’appuie par exemple sur des graphiques, des cartes, des plans, des vues d’architecte, des projections 3D… Ces « visuels » viennent-ils à l’appui de sa démonstration pour convaincre ses interlocuteurs ? Ou ont-ils pour but de faire émerger de nouvelles idées pour améliorer par exemple le projet lui-même (son « contenu ») ou son déroulement (le « process ») ?

17 réunions, 36 entretiens face-à-face

Pour étudier ces différentes situations et comprendre les mécanismes permettant aux responsables de conduire des réunions stratégiques qui font avancer un projet, Lionel Garreau a participé à 17 réunions regroupant des collaborateurs d’Auchan et de sa filiale immobilière, des architectes, des partenaires fonciers, parfois des élus locaux.  Puis il a réalisé 36 entretiens face-à-face.

« Le traitement des données ainsi recueillies a mis en évidence l’ensemble des pratiques possibles en termes de management du sens au travers de représentations visuelles dans un projet. Puis nous avons imaginé une matrice à double entrée pour analyser ces pratiques, faisant ainsi apparaître quatre modes de management du sens : influencer le contenu, influencer le process, faire émerger le contenu, faire apparaître le process. »

Les chercheurs ont alors constaté que chaque mode, utilisé isolément, a ses limites, son « angle mort » comme l’a conceptualisé Amaury Grimand. « Seule une dynamique entre les quatre modes permettra une réflexion stratégique sur le projet la plus complète possible, pour ne pas négliger tel ou tel aspect. »

Concrètement, le manager qui organise et pilote une réunion en s’appuyant sur des représentations visuelles a plusieurs choix possibles. Commencer la réunion par le process ou par le contenu du projet ? Fixer tout de suite son orientation, ou commencer par faire émerger les idées, puis les « recadrer » pour faire avancer le projet ?

Plus d’interactivité, plus de valeur ajoutée

Réciproquement, et quel que soit le mode de management de sens choisi par le pilote de la réunion (« donner un sens » ou « faire émerger un sens »), les participants pourront tirer parti de la compréhension des visuels pour intervenir plus efficacement dans l’échange, apporter leur valeur ajoutée et participer ainsi à la décision.

« Laisser émerger les idées, concluent les auteurs de l’étude, n’est pas forcément pour le manager perdre une partie de son pouvoir. C’est au moment où il devra recadrer la réflexion qu’il l’influencera réellement. On ne gagne pas du pouvoir seulement en proposant des choses, mais aussi en les laissant émerger. »

APPLICATIONS OPÉRATIONNELLES
Conceptualisée et expérimentée avec le groupe Auchan, la méthode de conduite de réunion par le management du sens intéresse beaucoup les managers. Et cela à double titre. 1. L’utilisation des représentations visuelles facilite l’interaction entre les membres d’un groupe de projet. 2. Elle contribue, en impliquant tous les participants, à l’enrichissement et à l’avancement du projet.

D’après l’article « Drawing on the Map: An Exploration of Strategic Sensemaking/Giving Practices using Visual Representations » publié dans British Journal of Management en 2015

Lionel Garreau est Maître de conférences en sciences de gestion dans le domaine du sens et de la stratégie à l’Université Paris-Dauphine et membre de DRM-M&O. Spécialiste des méthodes qualitatives, il travaille sur le lien entre le sens donné par une personne à son activité professionnelle et sa capacité à influencer la stratégie de son entreprise. Ses recherches avec le groupe Auchan, notamment, l’ont conduit à théoriser la conduite d’une réunion pour faire aboutir un projet stratégique. Lionel Garreau est responsable adjoint de la Chaire Intelligence Economique et Stratégique des Organisations à la Fondation Dauphine.

Bibliographie

  • Garreau L., Mouricou P., Grimand A. (2015), « Drawing on the Map: An Exploration of Strategic Sensemaking/Giving Practices using Visual Representations »,  British Journal of Management, vol. 26, n°4, pp. 689-712
  • Garreau L., Mouricou P. (2012), « Sens, objets et stratégie en pratiques dans un projet immobilier », Revue Française de Gestion, vol. 2012/4, n°223, pp.137-152.
  • Journé B., Garreau L., Grimand A. (2012), « Face à la complexité : illusions, audaces, humilités », Revue Française de Gestion, vol. 2012/4, n°223, pp.15-25.
  • Garreau L. (2012), « La théorie enracinée. Une méthodologie permettant de proposer des cadres conceptuels depuis des données empiriques : l'exemple de l'opérationnalisation du concept de sens », Revue Internationale de Psychosociologie, vol.18, n°44, pp.89-115.