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Entre stabilité et nouveauté, les organisations émergentes s’autorégulent
Anthony HUSSENOT

Comprendre comment émerge l’organisation des nouvelles activités et des projets innovants, tel est l’objectif de l’étude menée par Anthony Hussenot et Stéphanie Missonier. Tous deux s’appuient sur les théories des organisations, mais aussi sur la philosophie processuelle, avant d’étudier « in vivo » une banque luxembourgeoise et son comportement de survie après la crise des subprimes. Ils développent un cadre théorique pour mieux appréhender un monde en « constant devenir ». L’approche développée repose sur la prise en compte des événements passés, présents et anticipés pour comprendre comment les phénomènes organisationnels émergent et se maintiennent dans le temps.

2008. La crise des subprimes ébranle le système bancaire mondial qui licencie à tour de bras pour faire face à la tempête. Pendant ce temps-là, au Luxembourg, une petite banque spécialisée dans le private banking choisit de conserver ses collaborateurs. « Les dirigeants estiment qu'il y aura toujours des postes indispensables pour assurer la pérennité de l'établissement. Ils décident alors de lancer un outil de gestion des compétences pour évaluer les collaborateurs et leur proposer, si nécessaire, une formation appropriée permettant de les réaffecter à d’autres postes où des besoins vitaux sont identifiés », racontent Anthony Hussenot et Stéphanie Missonier.

Une étude terrain

D’octobre 2008 à fin août 2009, deux jours par semaine sur le terrain, le premier accompagne les collaborateurs du département Ressources Humaines de Banca (dénommée ainsi pour les besoins de l’étude) et suit en interaction avec eux le développement de l’outil. A partir de cette étude de cas, les deux enseignants-chercheurs construisent une réflexion sur le rôle des événements passés, présents et anticipés, dans l’émergence de l’organisation de ce projet.

Les auteurs estiment en substance qu’après l’ère des structures fixes (le bâtiment, l’usine, les bureaux), est survenue celle des entreprises en réseau, puis celle des organisations en reconfigurations permanentes. Dans un monde en constante transformation, le dernier modèle tend à devenir la norme.

Le projet Banca n’est qu’un avant-goût de ces nouvelles formes organisationnelles. Celles-ci permettent d’anticiper le futur et d’imaginer constamment de nouveaux modes de collaboration comme on peut en observer, par exemple, dans les espaces de coworking ou les fablabs dans lesquels l’organisation des projets et des activités est en évolution permanente.

Ce mode d’organisation résulte d’un flux continu d’activités nouvelles qui reconfigurent continuellement les relations entre les acteurs. Anthony Hussenot le compare à un match de football dont l’organisation se prépare certes à l’avance, mais surtout se construit pendant le jeu.

« L’organisation de l’équipe évolue en fonction du déroulement du match, tenant compte par exemple des réactions de l’équipe adverse ; elle se construit en jouant, explique-t-il. Notre objectif est de développer un cadre théorique basé sur les événements – appelé events-based approach à la suite des travaux de Tor Hernes - pour comprendre l’organisation comme un phénomène qui émerge et se maintient uniquement dans les activités. Plus précisément, nous pensons que c’est en mobilisant les événements passés, présents et anticipés relatifs à l’activité que les acteurs structurent leurs actions, assurant ainsi une forme de continuité, malgré des changements permanents. Nous voulons ainsi démontrer qu’une coexistence créative de la nouveauté et de la stabilité est possible. »

Pas de dichotomie « stabilité/nouveauté »

La valeur ajoutée de l’étude est de deux ordres. D’une part, elle remet en cause l’approche traditionnelle dite « substantive » considérant l’organisation comme une entité stable qui change par accident ou par action délibérée. Et d’autre part, elle dépasse la dichotomie propre à la vision classique selon laquelle des phases de nouveauté et de stabilité se succèdent les unes aux autres. Alors que, dans « la vraie vie », ces deux phénomènes coexistent.

« Leur distinction est purement artificielle, concluent les deux enseignants-chercheurs. Comme dans nos activités quotidiennes, à la fois, nous reproduisons certaines caractéristiques de l’organisation (c’est la stabilité) et nous en produisons de nouvelles (c’est la nouveauté). A notre connaissance, cela n’avait pas été traité de manière conceptuelle dans la littérature sur les théories de l’organisation. »

APPLICATION
Poursuivant le développement de son cadre théorique pour appréhender l’émergence des nouveaux phénomènes organisationnels, Anthony Hussenot a réalisé entre octobre 2014 et juin 2015 une ethnographie dans un Makerspace appelé « Ici Montreuil ». Des artistes, des artisans, des designers, des architectes… viennent dans cet espace de travail pour y trouver les ressources dont ils ont besoin : imprimantes 3D, autres équipements et savoir-faire. Puis, profitant d’un contexte favorable à la création, ils sont souvent conduits à développer ensemble de nouveaux produits et donc de nouvelles formes organisationnelles.

Ces Makers se situent à l’intersection de l’artisanat, du high tech et de l’art. Beaucoup d’entre eux utilisent des outils numériques ou incluent du numérique dans des objets traditionnels comme par exemple des bijoux.

D’après l’article «Encompassing Stability and Novelty in Organization Studies: An Events-based Approach», publié dans  Organisation Studies en 2015

Anthony Hussenot est Maître de conférences en sciences de gestion à l’Université Paris-Dauphine, membre de M&O, spécialisé théories des organisations et management. Ses recherches et enseignements traitent des innovations organisationnelles, des nouvelles pratiques de travail et de collaboration et s'ancrent dans le champ des approches processuelles. Il a publié ses travaux dans différentes revues telles que Journal of Organizational Change Management, Organization Studies, Système d’Information et Management, dont un récent article intitulé : « Encompassing Stability and Novelty in Organization Studies: An Events-Based Approach » dans la revue Organization Studies, avec Stéphanie Missonier, Assistant Professor à HEC Lausanne.

Bibliographie

  • Hussenot A.,  Missonier S., (2015),  Encompassing Stability and Novelty in Organization Studies: An Events-based Approach. Organisation Studies, I-24.
  • Helin J., Hernes T.,  Hjorth D.,  Holt R., (Eds.), (2014), Process Philosophy and Organization Studies: Oxford Press University.
  • Hernes  T., (2014), A Process Theory of Organization : Oxford University Press.
  • Mead George Herbert, (1932), The Philosophy of the Present. Open Court Company, Chicago.
  • Alfred North Whitehead (1929 {1978}). Process and reality. New York, NY: The Free Press. (1938). Modes of thought. New York, NY: The Free Press.