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Comment l’industrie américaine de l’armement a-t-elle géré l’après 11 septembre ?
Colette DEPEYRE

Les attentats du 11 septembre 2001 ont cristallisé un changement de fond en œuvre dans le secteur de l’armement. Colette Depeyre, et son co-auteur, ont analysé comment les entreprises américaines se sont adaptées à ce nouveau contexte.

Face aux ruptures technologiques, aux changements de contexte politique, ou à l’apparition de nouveaux modes de consommation, les entreprises doivent se montrer agiles et faire preuve d’adaptation. Comment ce processus d’évolution se met-il en place ? Les entreprises anticipent-elles le changement ou réagissent-elles a posteriori ? Existe-il des caractéristiques communes entre ces sociétés ? Telles sont quelques-unes des problématiques abordées par  Colette Depeyre et son co-auteur.
Les chercheurs se sont ainsi penchés sur  les trajectoires d’adaptation des entreprises américaines du secteur de l’armement après le 11 septembre 2001. « Les attentats ont cristallisé un certain nombre de changements apparus dans les années 90, explique Colette Depeyre. Ils ont mis en avant un autre type de menace qui ne peut être combattu par les armements traditionnels. Le déploiement des nouvelles technologies d’information et de communication et la mise en réseau des systèmes sont devenus une nécessité. Ces innovations technologiques ont généré de profonds changements dans la conception, comme dans le fonctionnement des systèmes de défense, remettant en cause l’organisation des entreprises du secteur.»

Des paroles et des actes

Les auteurs ont ainsi analysé les données de 17 entreprises sur la période 1998-2005, via la méthodologie « QCA » (Qualitative Comparative Analysis). Cette technique présente l’avantage de croiser approches quantitative et qualitative afin d’identifier des relations causales sous forme de conditions nécessaires et suffisantes.
Quatre variables sont retenues pour identifier des trajectoires d’adaptation (ou de non-adaptation). Deux d’entre elles sont des critères cognitifs relatifs à l’attention portée par une entreprise à un changement à l’œuvre dans son secteur : les premières marques d’intérêt (« attention timing ») notent le moment où le management commence à évoquer le changement dans ses prises de parole; et l’intensité des discours ( « attention intensity ») évalue la place accordée au sujet par rapport à la moyenne des entreprises du secteur.
Les deux autres variables, dites de capacité, abordent les actions concrètement menées via le prisme des reconfigurations d’actifs : des entités sont-elles réaménagées ou créées ? Des acquisitions ou des cessions sont-elles menées ? L’étude regarde l’ampleur des reconfigurations (« reconfiguration scope ») et leur intensité (« reconfiguration intensity ») : sont-elles localisées ou touchent-elles l’entreprise dans son ensemble ? Sont-elles de plus grande ampleur après le 11 septembre ?
Enfin, ces quatre variables sont croisées avec le niveau de dépendance au secteur, autrement dit la part du secteur de l’armement dans le chiffre d’affaires de l’entreprise.

Des précurseurs…

Les chercheurs font ainsi ressortir cinq profils d’entreprise. Tout d’abord, les entreprises « anticipatrices ». « Ces entreprises perçoivent très tôt les évolutions, bien avant le 11 septembre, souligne Colette Depeyre. Elles en parlent rapidement et avec beaucoup d’intensité. Leur adaptation se fait donc très progressivement et quasi naturellement. Il n’y a pas de rupture.»
Ensuite, les entreprises « réactives ». Ces dernières portent attention au changement plus tardivement mais avec intensité. Il en va de même pour les actions. Il faut attendre 2002 pour remarquer des réorganisations d’actifs étendues et de forte intensité, avec des acquisitions importantes. In fine, ces groupes réussissent à s’adapter aux nouvelles exigences de leur métier, et ce, malgré un processus enclenché tardivement.
Les entreprises anticipatrices, comme réactives, partagent par ailleurs le fait d’être très dépendantes du secteur de l’armement en termes de chiffre d’affaires. S’adapter est pour elles une question d’obligation.

…aux réfractaires

Au contraire, les entreprises « opportunistes » et les entreprises « décisives » ont souvent une activité plus diversifiée, à la fois civile et militaire. Elles évoquent le changement plus tardivement dans leurs discours, mais finissent par mettre en place des reconfigurations étendues. Les « opportunistes » utilisent davantage leurs ressources internes, et complètent avec de petites acquisitions, tandis que les « décisives » identifient leurs manques et mènent d’importantes opérations de rachat ou de cession.
Enfin, une dernière catégorie regroupe les entreprises qui choisissent délibérément de ne pas s’adapter. Les discours sur les changements en œuvre dans le secteur militaire sont rares, tout comme les actions de reconfiguration. Et quand des opérations d’acquisition sont menées, elles concernent de petites entités. Ces entreprises sont peu dépendantes au secteur militaire en termes de chiffre d’affaires, ce qui explique qu’il ne soit pas forcément pertinent pour elles de bouleverser leur organisation pour un faible revenu.

Applications pratiques
La recherche menée par Colette Depeyre et Jean-Philippe Vergne met en évidence plusieurs voies d’adaptation possibles pour les entreprises. L’anticipation permet une trajectoire plus progressive mais des reconfigurations d’actifs même tardives peuvent s’avérer adaptées. Diverses trajectoires peuvent être empruntées, il n’y a pas de recette unique. La recherche révèle également que, contrairement aux idées reçues, la non adaptation peut parfois s’avérer stratégique. Elle concerne notamment des entreprises qui sont peu dépendantes du secteur affecté par une transformation et qui ne témoignent d’une attention à ce changement que très tardivement. De futures recherches permettront d’étudier plus précisément le lien entre non-adaptation et performance d’une entreprise.
Leurs travaux proposent par ailleurs une méthodologie innovante en matière d’observation des phénomènes d’adaptation. En étudiant à la fois les discours et les actes des industriels, les auteurs font discuter les champs de recherche portant sur la cognition et les capacités.

D’après l’article « How do firms adapt? A fuzzy-set analysis of the role of cognition and capabilities in U.S. defense firms’ responses to 9/11 ».

Colette Depeyre est Maître de conférences à l’Université Paris-Dauphine et membre de DRM-MOST. Ses recherches portent sur les processus d'adaptation des capacités des firmes et les dynamiques de marché associées, notamment dans le contexte de projets industriels complexes et dans le domaine du luxe. Elle coordonne pour Dauphine le projet de recherche « Cognition des Capacités Organisationnelles » soutenu par l’Idex ANR10-IDEX-0001-02-PSL★.

Bibliographie

  • Vergne Jean-Philippe & Depeyre Colette (à paraître), « How do firms adapt? A fuzzy-set analysis of the role of cognition and capabilities in U.S. defense firms’ responses to 9/11 », Academy of Management Journal
  • Depeyre Colette (2013), « Boeing Boeing: la dualité civil-militaire source d’un rebond stratégique dans l’ère post-Guerre Froide », Entreprises & Histoire, n°73, pp. 58-74
  • Depeyre Colette & Dumez Hervé (2008), « What is a market? A Wittgensteinian exercise », European Management Review, 5(4), pp. 225-231.