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Marchés de subsistance 2.0. : l’économie collaborative comme levier d’intégration
Eva Delacroix, Béatrice Parguel et Florence Benoit-Moreau

Loin de l’image « hipster » projetée sur l’économie collaborative, cette recherche s’intéresse à l’économie de la débrouille qui émerge sur des plateformes telles que Leboncoin ou Facebook. Version 2.0 des auberges de l’Ancien Régime où toutes sortes de petits vendeurs déballaient leur pacotille (Fontaine, 2014), ces pratiques rappellent les marchés de subsistance décrits dans les pays en voie de développement, dont ils signent le renouveau en Europe.

L’accès au marché pour les micro-entrepreneurs constitue un levier important pour combattre la pauvreté. Dans les pays en voie de développement, une proportion importante de ménages pauvres développe ainsi des micro-business et les programmes de micro-crédit abondent pour tenter de favoriser leur accès au marché. Les populations pauvres des pays en voie de développement bénéficient de l’accès à des marchés dits de subsistance, dont l’existence repose sur l’intensité des réseaux sociaux locaux et communautaires (Viswanathan, Rosa et Ruth, 2010). Ces marchés mettent en relation des micro-vendeurs et des micro-acheteurs ayant une expérience commune de la pauvreté et partageant de nombreuses caractéristiques socio-culturelles. Ils permettent aux micro-vendeurs d’accéder à un marché où écouler leur production, et ils permettent aux micro-acheteurs de bénéficier d’offres mieux adaptées à leurs attentes à des tarifs souvent plus avantageux. Ce sont des marchés ancrés dans une économie dite substantielle et encastrés dans le social (Polanyi, 1944, 1977).

En Europe aussi, l’accès au marché a longtemps joué un rôle dans les stratégies de survie des familles pauvres. La littérature en histoire économique montre la vitalité des micro-activités marchandes des pauvres dans l’Europe moderne et industrielle. Les vendeurs de rue européens ont toutefois progressivement disparu du paysage urbain, et avec eux, les marchés de subsistance européens. Ce déclin des marchés de subsistance va de pair avec celui du capital social qui touche particulièrement les populations défavorisées (Putnam, 2000) et qui ne leur permet plus de bénéficier des ressources de la communauté ou du quartier. Alors qu’au sein des quartiers populaires, l’espace résidentiel était le pourvoyeur essentiel de services et d’entraide pour des populations pauvres et peu mobiles (Fol, 2010), la vie de quartier s’est progressivement déstructurée en conséquence de différents facteurs économiques, politiques et urbanistiques. Il en résulte que les relations de voisinage y sont rares, ce qui empêche la création de communautés et rend difficile les petits échanges marchands informels. Outre le manque de compétences et de matériel, les habitants des quartiers pauvres désireux de bénéficier d’un complément de revenu en vendant des biens ou des services manquent d’opportunités car leur réseau social est trop restreint.

Notre recherche montre que l’économie collaborative, et notamment les plateformes de mises en relation entre particuliers du type Leboncoin ou Facebook, redonne aux micro-vendeurs pauvres le capital social nécessaire à l’exercice de leurs activités. Grâce à des entretiens longs dans une région pauvre de France et à une netnographie sur des groupes de vente entre particuliers du réseau social Facebook, nous avons observé que des communautés de vendeurs-acheteurs rassemblant des personnes de même condition modeste se créent sur Internet. Ces communautés partagent les mêmes caractéristiques que les marchés de subsistance. Ce sont des marchés où l’économie est encastrée dans le social, et qui reposent sur un capital social structurel (le réseau de liens au sein de la communauté), cognitif (une culture et des conditions de vie semblables) et relationnel (le degré de confiance contenu dans la relation). Bien que les bénéfices tirés de ces petites transactions soient avant tout de nature économique, les micro-vendeurs de subsistance y trouvent aussi des bénéfices hédoniques (s’adonner à une activité créative, « jouer à la marchande »), relationnels (rencontrer de nouvelles personnes) et symboliques (améliorer son estime de soi, rééquilibrer les rôles au sein du foyer). Il en résulte que ces marchés apportent une part de réponse à l’exclusion des pauvres par le marché classique, et peuvent constituer une forme efficace d’empowerment sur les plans économique et émotionnel.

APPLICATIONS PRATIQUES
Cette recherche met au jour des pratiques émergentes de débrouille pouvant contribuer aux réflexions des décideurs politiques en termes de lutte contre la pauvreté et l’exclusion, au-delà du seul cadre de l’aide financière. Ce travail mérite d’être creusé afin de comprendre comment identifier les activités à potentiel et ensuite les pérenniser en les intégrant aux politiques actuelles de soutien par le micro-crédit et l’aide à la création de TPE. Il conduit également à envisager favorablement un certain degré de bienveillance de l’Etat à l’égard de cette économie informelle de subsistance, qui échappe à la fiscalité et au droit des entreprises. Spécifiquement, il semble important de fixer des seuils pertinents pour la régulation de ces activités, afin de protéger les initiatives micro-entrepreneuriales des plus défavorisés.

Eva Delacroix est maître de conférences à Paris-Dauphine (DRM-équipe Ermes). Elle s’intéresse aux mécanismes d’inclusion et d’exclusion du marché à l’égard des consommateurs en situation de pauvreté. Elle a coordonné l’ouvrage « Marketing et Pauvreté : être pauvre dans la société de consommation » paru en 2017 (Editions Management et Société).


Béatrice Parguel est chercheure CNRS à Paris-Dauphine (DRM-équipe M-Lab). Elle s’intéresse à des questions de psychologie de la consommation, notamment dans une perspective régulatoire. 



Florence Benoit-Moreau est maître de conférences à Paris-Dauphine (DRM-équipe Ermes). Elle s’intéresse à la consommation collaborative, en particulier à ses potentielles vertus environnementales et sociales.


Les résultats des travaux conduits par Eva Delacroix, Béatrice Parguel et Florence Benoît-Moreau sur les sujets de la consommation collaborative et de la pauvreté peuvent être consultés sur le site marketingandpublicpolicy.com

 BIBLIOGRAPHIE

  • Fol, S. (2010). Mobilité et ancrage dans les quartiers pauvres: les ressources de la proximité. Regards Sociologiques, 40, 27-43.
  • Fontaine, L. (2014). Le Marché: Histoire et usages d’une conquête sociale. Paris: Gallimard.
  • Polanyi, K. (1944). La Grande Transformation. 1983, Paris: Gallimard. 
  • Polanyi, K. (1977). La subsistance de l’Homme: la place de l’économie dans l’histoire et la société. 2011, Paris: Flammarion.
  • Putnam, R. (2000). Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community. New York: Simon and Schuster. 
  • Viswanathan, M., Rosa, J.A., & Ruth, J.A. (2010). Exchanges in marketing systems: the case of subsistence consumer merchants in Chennai, India. Journal of Marketing, 74(3), 1-18.