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Le mode de diffusion des résultats d’une entreprise cotée a-t-il de l’importance ?
Édith Ginglinger

Sur un marché efficient, toute information diffusée par une entreprise est immédiatement intégrée dans les cours, quelle que soit la modalité de diffusion. Dans cet article, les auteurs montrent que ce n’est pas aussi simple : les investisseurs sont parfois inattentifs ou ne comprennent pas toujours l’information, notamment lorsqu’elle est diffusée dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas.

En présence de marchés efficients, toute information disponible sur l’entreprise, en particulier l’annonce de ses résultats, est immédiatement intégrée dans les cours de l’action. Or de nombreuses études ont mis en évidence l’existence d’un drift après l’annonce : les cours continuent de s’ajuster pendant près de deux mois. Plus précisément, lorsque les résultats annoncés contiennent une surprise (résultats différents du consensus des analystes), les investisseurs n’intègrent pas immédiatement cette nouvelle information dans les cours, et ceux-ci ne reflètent la totalité des informations annoncées que progressivement. Ce constat, qui prévaut aux Etats-Unis et en Europe, offre des opportunités d’arbitrage qui paraissent difficiles à comprendre (de l’ordre en moyenne de 10% par an pour une stratégie d’achat des actions avec surprises les plus élevées et de vente des actions avec surprises les plus négatives). Les raisons habituellement avancées pour expliquer cette anomalie relèvent de deux champs. En premier lieu, on peut mettre en avant l’inattention des investisseurs : ceux-ci ne peuvent traiter toutes les nombreuses informations disponibles, et certaines leur échappent. Ainsi, des études montrent que les réactions aux surprises de résultats sont moindres les vendredis, pendant les vacances, ou encore les jours où se concentrent de nombreuses annonces de résultats. Les investisseurs peuvent également avoir du mal à mesurer l’importance de l’information ou à l’interpréter. En second lieu, le rôle des médias est pointé du doigt. Lorsqu’un quotidien de référence diffuse une information, celle-ci est plus immédiatement reflétée dans les cours que lorsqu’il s’agit d’une revue confidentielle. Le travail de détection et de mise en relief par les journalistes des informations les plus significatives permet aux investisseurs de prendre conscience de leur existence.

Notre étude s’intéresse à la manière dont les entreprises peuvent elles-mêmes accroître la rapidité d’intégration de leurs informations dans les cours. Elle couvre un échantillon de 1192 entreprises sur la période 1991 à 2010, et pour 14 pays européens. Nous examinons le recours à des diffuseurs professionnels d’informations (Business Wires) pour des entreprises d’Europe continentale, dont la langue n’est pas l’anglais. Les Business Wires ont été développés aux Etats-Unis depuis plus de 50 ans et la plupart des entreprises américaines les utilisent depuis fort longtemps. Même si aujourd’hui, plus de 80% des entreprises européennes font appel à leurs services, leur développement en Europe est récent. Il a en particulier été favorisé par la directive européenne « transparence » de 2004 (transposée en France en 2007), qui a de surcroit encouragé les entreprises à utiliser une « langue habituelle dans la sphère financière internationale », c’est-à-dire l’anglais, pour leur communication vers le marché. Dans notre article, nous examinons la manière dont l’attention des investisseurs est modifiée lorsqu’une entreprise européenne fait appel à un diffuseur professionnel. Celui-ci lui permet de bénéficier tout à la fois d’une diffusion électronique et simultanée de ses annonces à toutes ses cibles (AMF, Euronext, médias financiers, sites Web, bases de données) et d’une diffusion en anglais (le plus souvent en parallèle de la langue de leur pays) afin de toucher également les investisseurs internationaux qui ne maîtrisent pas la langue locale.

Nous montrons qu’à partir du moment où elles utilisent un diffuseur professionnel, les entreprises européennes voient la réaction immédiate à leurs annonces de résultats s’accroître, tandis que le « drift » ou ajustement progressif et tardif sur les deux mois suivants diminue : alors que, toutes choses égales par ailleurs, avant le recours à un diffuseur professionnel, la réaction initiale (le jour de l’annonce et le lendemain) représentait 20% de la réaction totale depuis le jour de l’annonce jusqu’à 60 jours après, elle passe à 47% après. Cette attention accrue des investisseurs se traduit également par une augmentation des volumes de transaction de près de 9%. Par ailleurs, la visibilité des entreprises est améliorée, le nombre d’articles diffusés par Reuter et Dow Jones augmentant en moyenne de 33% après l’adoption d’un diffuseur professionnel. Enfin, le nombre d’analystes et le nombre d’actionnaires s’accroissent également.

En conclusion, le recours à des diffuseurs professionnels d’information et l’usage de l’anglais permettent d’accroître l’attention des investisseurs aux informations émanant des entreprises, avec des conséquences positives sur le marché de l’action.

APPLICATIONS
Cette recherche montre que les entreprises qui ne le font pas encore peuvent avoir intérêt à diffuser leurs annonces de résultats via un diffuseur professionnel d’informations (business wire), car la mise en forme uniforme, l’utilisation de l’anglais et la large diffusion de l’information se traduisent généralement par une attention accrue et une réaction plus rapide de la part des investisseurs. 

D’après Romain Boulland, François Degeorge et Edith Ginglinger, 2017, News Dissemination and Investor Attention, Review of Finance, 21 (2): 761-791. Cette analyse a été publiée dans « Option Finance » le 5 septembre 2016.

Edith Ginglinger est professeur à l’Université Paris-Dauphine. Ses enseignements et  ses travaux de recherche s’inscrivent dans les domaines de la finance d’entreprise et de la gouvernance des entreprises. Elle a co-dirigé la chaire de recherche FBF-Dauphine-HEC « Finance d’entreprise » et a été membre du conseil scientifique de l’AMF. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, ainsi que de nombreux articles dans des revues internationales, en particulier Journal of Financial Economics, Review of Finance, Journal of Corporate Finance, Journal of Banking and Finance, International Review of Law and Economics.

Romain Boulland est Professeur Assistant à l’Essec. Sa thèse, soutenue à Dauphine en décembre 2013, a obtenu le prix de l’AFFI, de la Chancellerie des Universités, de la Fondation Dauphine et du cercle France-Amérique. Les recherches de Romain Boulland ont pour objets l'annonce des résultats, l'effet des médias sur les marchés financiers et le rôle joué par les intermédiaires de l'information. Ses recherches ont été publiées dans la Review of Finance et le Journal of Banking and Finance.

François Degeorge est Professeur à l’Université de Lugano, et titulaire d'une chaire du Swiss Finance Institute, dont il est également le directeur général. François Degeorge mène des recherches sur le suivi des performances des entreprises et des analystes financiers, en particulier la gestion des résultats par les dirigeants, le suivi des entreprises par les analystes financiers et les conflits d'intérêts dans les offres boursières. Ses recherches ont été publiées dans des revues de premier plan, telles que Journal of Finance, Journal of Financial Economics, Review of Finance et Journal of Risk and Uncertainty. 

 BIBLIOGRAPHIE

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