DRM

La face cachée des aides publiques
Julien Jourdan

Les subventions publiques permettent-elles aux entreprises d’accroître leur performance ? Le sujet oppose depuis longtemps économistes libéraux et partisans de l’interventionnisme d’Etat. Julien Jourdan (DRM M&O, Université Paris-Dauphine) et Ilze Kivleniece (INSEAD) ont adopté une démarche résolument pragmatique sur ce thème controversé, mettant en regard le montant cumulé des aides publiques reçues par les firmes privées et leur performance économique. Des travaux publiés en 2017 par l’Academy of Management Journal.

Porter les couleurs de la France

Le secteur cinématographique est particulièrement propice à l’étude de l’effet de ces subventions. Lorsqu’après-guerre, dans le cadre du Plan Marshall, les Etats-Unis ont imposé à la France d’ouvrir ses salles obscures aux productions hollywoodiennes, le gouvernement a en effet mis en place un système de soutien automatique au cinéma national pour l’aider à résister à la nouvelle concurrence. Les maisons de production bénéficient depuis lors d’une aide proportionnelle aux recettes réalisées par leurs précédents films. Une manière de soutenir les entreprises les plus performantes et de forger des champions capables de porter les couleurs de la France sur le marché mondial du cinéma.

L’objectif est-il tenu ? L’étude aborde la question en quantifiant, par un modèle économétrique, l’effet de chaque euro d’aide reçu sur la performance économique de 567 producteurs de cinéma sur une décennie (1998-2008).

Des bénéfices mais aussi des effets indésirables

Bilan : jusqu’à un certain montant cumulé, les subventions publiques contribuent à améliorer la performance économique, mais elles deviennent contre-productives au-delà – la rentabilité se réduit. L’effet est particulièrement accentué lorsqu’il s’agit de maisons de production généralistes et lorsque les producteurs font appel à des stars pour augmenter l’audience de leurs films.

« Pour les producteurs, recevoir une aide, c’est une marge de sécurité en cas de pépin, la possibilité de faire un film un peu plus ambitieux, de meilleure qualité. C’est l’objectif premier du soutien à la production. Mais nous constatons qu’au-delà d’un seuil – de 360 000€ en moyenne – l’effet marginal sur la performance devient négatif. Les subventions détournent l’attention des dirigeants des impératifs de performance économique. Ils ne s’imposent plus les mêmes contraintes », explique Julien Jourdan. 

Certes, le dispositif poursuit aussi d’autres objectifs, comme la qualité et la diversité des œuvres produites. Mais, parmi les possibles effets indésirables du soutien public, une désincitation à exporter n’est pas à exclure.

« Les grandes compagnies bénéficiaires du dispositif peuvent équilibrer leurs comptes sans trop se soucier des marchés extérieurs. C’est précisément le contraire de ce qui était recherché », analyse Julien Jourdan. De fait, si le cinéma national se porte plutôt bien en France – démontrant une belle créativité – les succès se font plus rares à l’export, où les films français sont souvent cantonnés à un marché de niche.

Au-delà du cinéma
« Testé dans l’univers cinématographique, notre modèle s’applique plus généralement aux entreprises privées recevant des aides publiques. Le soutien public systématique et massif à certaines industries en Chine soulève le même type de questions », observe Julien Jourdan. « Nos résultats invitent les dirigeants des entreprises aidées et des agences publiques à la vigilance : à forte dose, les aides peuvent nuire à la compétitivité. »

Référence : Jourdan & Kivleniece (2017). Too Much of a Good Thing? The Dual Effect of Public Sponsorship on Organizational Performance, Academy of Management, 60(1): 55–77.

Julien Jourdan est Professeur de stratégie à l’université Paris-Dauphine (PSL), membre du laboratoire DRM et chercheur associé à Imperial College London. Il a reçu un doctorat en management stratégique d’HEC Paris. Son programme de recherche explore les implications stratégiques de l'acquisition de ressources, de la conformité et de l'évaluation sociale des organisations.

 

Ilze Kivleniece est Professeur (Assistant) de stratégie à l’INSEAD. Elle est titulaire d’un doctorat en management stratégique d’HEC Paris. Ses intérêts de recherche incluent les frontières de la firme, les formes d’organisation et les modèles de gouvernance innovants, avec un accent particulier sur l'interaction organisationnelle entre intérêts privés et publics.

 BIBLIOGRAPHIE

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