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Éducation des parents et santé des enfants au Zimbabwe : le rôle de la spécialisation au sein des couples
Élodie Djemaï, Yohan Renard et Anne-Laure Samson

Nous estimons l’impact de l’éducation des parents sur différents indicateurs de santé chez les enfants au Zimbabwe. La réforme de l’éducation de 1980 nous permet de montrer qu’augmenter l’accès à l’éducation améliore la prise en charge pré-natale et les conditions d’accouchement des femmes et conduit les parents à accorder plus d’importance à la nutrition de leur enfant. Il existe une « spécialisation » dans le couple : l’éducation des pères et des mères n’influencent pas les mêmes indicateurs.

La littérature économique visant à mesurer les rendements de l’éducation est vaste. L’éducation impacte directement la participation au marché du travail, le secteur d’activité des individus ainsi que leurs salaires escomptés et reçus. Elle impacte également indirectement ces indicateurs via son effet sur la santé des individus. Un certain nombre d’articles se sont donc intéressés à la mesure de l’effet de l’éducation sur la santé. Il s’agit alors non seulement d’évaluer dans quelle mesure l’éducation des individus impacte leur propre santé et leur longévité, mais également la santé de leurs enfants. Dans les deux cas, les canaux de transmission sont les suivants : les personnes éduquées ont un accès facilité aux informations sur la santé, les comportements à risque et les comportements de prévention, et elles ont une meilleure appréhension et compréhension des informations reçues que les personnes non ou peu éduquées. En conséquence, elles ont généralement une meilleure santé que les personnes non éduquées. Toutefois, la mesure du lien entre éducation et santé n’est pas aisée, dans la mesure où les personnes éduquées ne sont pas mieux éduquées par hasard. Elles ont souvent des caractéristiques inobservables différentes des personnes non éduquées, qui expliquent à la fois leur niveau d’éducation plus élevé mais également leur bonne santé. Par exemple, elles valorisent différemment le présent : elles ont décidé de faire des études longues en acceptant de supporter des couts supplémentaires (cout d’opportunité lié à la perte d’un salaire immédiat, frais de scolarité) car elles anticipaient que leurs études supplémentaires leurs permettront, à terme, d’avoir un niveau de salaire supérieur. Parallèlement, tout comportement de prévention en santé est coûteux (se faire vacciner, dormir sous moustiquaire, utiliser un préservatif) et les effets attendus sont incertains (le risque de contracter une maladie est rarement nul même en s’engageant dans la prévention, l’information sur le différentiel de risque entre la prévention et la non-prévention est imparfaite). Autre exemple, les individus qui choisissent de faire des études ont des capacités intrinsèques plus importantes, qui facilitent parallèlement leur accès à l’information quant aux comportements de prévention et aux comportements à risque. Le fait que ces caractéristiques soient inobservées dans les enquêtes rend difficile la mesure de l’effet pur d’une année d’éducation supplémentaire sur la santé.

Pour estimer cet effet, il importe d’isoler l’effet pur de l’éducation de l’effet des caractéristiques inobservables ayant favorisé un niveau d’éducation élevé. Une façon de procéder est d’analyser l’impact d’une réforme d’éducation, ayant conduit à augmenter de façon exogène le niveau d’éducation des individus. Dans cet article, nous utilisons la réforme de l’éducation mise en place au Zimbabwe en 1980. Cette réforme nationale a rendu l’éducation primaire gratuite et obligatoire et elle a facilité l’accès à l’enseignement secondaire. Elle a donc augmenté le niveau d’éducation d’une partie de la population.

Pour mesurer l’impact de l’éducation des parents sur la santé de leurs enfants, notre étude utilise des données issues des Enquêtes Démographiques et de Santé. Ces enquêtes sont représentatives des ménages au niveau national. Elles sont collectées de façon standardisée dans la plupart des pays en développement et de façon régulière depuis les années 1990. Nos analyses mobilisent les enquêtes collectées en 1999, 2005, 2010 et 2015, et portent sur un échantillon de 22 686 enfants âgés de moins de 5 ans et nés entre 1994 et 2015. Les pères de notre échantillon sont nés entre 1911 et 1997 et les mères entre 1941 et 2000 si bien que 93% des mères et 79% des pères ont été exposés à la réforme de 1980. La réforme a eu un effet certain sur les niveaux d’éducation. Dans notre échantillon, les mères exposées par la réforme sont 80% à avoir terminé l’école primaire contre 32% pour les mères non exposées, et 63% sont allées au secondaire contre 18% pour les mères non exposées. Pour les pères, la différence pour le primaire est moins nette que celle des mères car les garçons allaient plus facilement au primaire que les filles avant la réforme. Ainsi 88% des pères exposés ont terminé le cycle primaire (contre 55% pour les non traités) et 76% sont allés (au moins en partie) au secondaire (contre 37% des pères nés avant 1965).

Notre étude contribue à la littérature de deux manières. D’une part, les études existantes estimant l’effet de l’éducation des parents sur la santé des enfants ne s’intéressent qu’à l’éducation de la mère. Notre article prend également en compte le rôle joué par l’éducation du père. Il tient également compte du fait que l’éducation du père et de la mère sont très fortement corrélés compte tenu des préférences observées pour l’homogamie. Ainsi négliger l’éducation du père peut facilement conduire a priori à une surestimation de l’effet joué par l’éducation de la mère sur la santé de ses enfants. En outre, notre modélisation qui vise à observer l’éducation du père et de la mère des enfants requiert que tous les trois vivent sous le même toit. Il s’avère que 52% des enfants observés vivent avec leurs deux parents, 32% vivent uniquement avec leur mère, 1% vit uniquement avec leur père et 14% ne vivent avec aucun des parents. Un modèle de sélection est alors estimé pour corriger du biais possible lié au caractère non aléatoire de la co-résidence.

Nos estimations mettent en évidence un effet positif de l’éducation secondaire des parents sur la santé des jeunes enfants (à richesse des ménages donnée). Ainsi, l’accès à l’éducation secondaire conduit à un plus fort accès aux soins qui permettent d’améliorer la santé du nouveau-né (plus fort recours aux visites prénatales, accouchement plus fréquent en milieu médicalisé), et à un plus fort investissement dans la nutrition du jeune enfant. En outre, nos estimations permettent de mettre en évidence une division des rôles ou une spécialisation au sein du couple parental. Ainsi les niveaux d’éducation des pères et ceux des mères n’influencent pas les mêmes indicateurs de santé : seule l’éducation de la mère joue un rôle sur le risque de malnutrition, seule l’éducation du père influence le recours aux visites prénatales, les comportements de vaccination et la pratique de l’allaitement, alors que les deux niveaux d’éducation impactent les conditions de naissance c’est-à-dire le fait que la naissance ait lieu au domicile ou non et le fait que la naissance soit assistée par du personnel soignant ou médical.

Le modèle économétrique présenté permet d’estimer l’effet de l’éducation des parents sur la santé des enfants en corrigeant de l’endogeneité, de la sélection lié à la co-résidence et de la corrélation entre les caractéristiques inobservées du père et celle de la mère ayant influencé leur niveau d’éducation respectif. Les résultats de l’article montrent les inégalités de santé liées aux niveaux d’éducation des parents. Augmenter la scolarisation permettra de réduire les écarts et améliorer la santé des populations. A court terme, cibler non seulement les mères mais également les pères peu éduqués pour leur fournir de l’information ou un accès facilité aux soins apparait comme un moyen d’améliorer la santé des populations, en particulier augmenterait le recours aux soins pendant la grossesse. Dans les pays à faible revenu où la mortalité maternelle et néo-natale est encore élevée, ceci aura un impact non négligeable sur les indicateurs nationaux.

Elodie Djemaï est Maître de Conférences en Sciences Economiques au LEDa (Laboratoire d'Economie de Dauphine), à l'Université Paris-Dauphine. Elle a obtenu son doctorat d'Economie à l'Université Toulouse 1 en 2010, sa thèse portant sur l'économie du VIH/sida. Avant de rejoindre Dauphine, elle a effectué un séjour postdoctoral au Population Studies Center à  l'Université de Michigan. Ses recherches portent principalement sur des questions de santé, de pauvreté et de démographie dans les pays en développement, et particulièrement en Afrique Subsaharienne.

Yohan Renard était assistant de recherche au LEDa au moment de la rédaction de l’article et il est actuellement étudiant au sein du Master Recherche en économie internationale et développement (111) de l’Université Paris-Dauphine. Ses thématiques d’intérêt sont principalement l’économie du développement et la microéconométrie.

Anne-Laure Samson est Maitre de Conférences en Sciences Economiques au LEDa (pôle « santé - vieillissement »). Elle est titulaire d’une thèse de doctorat en sciences économiques de l’Université Paris 10 Nanterre obtenue en 2008 et d’une habilitation à diriger des recherches obtenue en 2017 à Paris-Dauphine. Ses travaux de recherche portent principalement sur la microéconométrie appliquée au domaine de la santé: régulation du système de santé français, valeur de la santé, et plus récemment, santé dans les pays en développement.


 BIBLIOGRAPHIE

  • Djemai, E., Renard, Y., Samson, A.-L. (2017), "The impact of mother's and father's education on child health: evidence from a quasi-experiment in Zimbabwe", mimeo.